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Journal

Conscient de l’impossibilité qui est faite désormais à l’individu de contrôler véritablement cette économie des data, l’écranvain se propose de les identifier et de les manipuler hors de leur cadre originel.

Gilles Bonnet, 2017

Qu’est-ce que l’«écranvain», auquel le professeur de littératures Gilles Bonnet accole cet heureux néologisme dans son livre Pour une poétique numérique (2017)?

C’est, pour le dire rapidement, un écrivain qui comprend le médium numérique, dans ses potentialités comme dans ses limites. Face au pouvoir grandissant concentré entre les mains des géants de la technique (ou deus ex machina), l’écranvain est une figure de résistance doté d’une lucidité et d’un savoir-faire:

Sans doute lui appartient-il [à l’écranvain] de jouer le rôle de la sentinelle vigilante, lanceuse d’alertes au nom d’une singularité de l’expression du monde, quand cette singularité se voit menacée par un horizon marchand conformiste issu de l’interopérabilité universelle, qui «agrèg[e] des informations de toute nature réduites à un “idiome” commun» aux relents d’«espéranto de la donnée» [Éric Sadin, 2015]. Si Internet est devenu, à n’en pas douter, l’espace d’une massification gigantesque des données, cet or noir du XXIe siècle, l’écranvain se sait porteur d’une toute autre appréhension du monde, à défendre face aux sirènes de la quantification, des statistiques et des algorithmes, tragiques en cela qu’imparables.

Gilles Bonnet, 2017

(Voir aussi: de la littérature comme discipline non assimilable aux données.)

Dans un monde où une part significative du pouvoir découle de la technique1 (une corporation qui se mesure à un état, avec des intérêts parfois conflictuels), l’écranvain est donc aussi une figure politique.


  1. Le geste technique permettant d’opérationnaliser la pensée, de la mettre à exécution, pourquoi laisser aux seuls informaticiens la responsabilité d’écrire et de manier le code? ↩︎