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Standardisation de l’attention

Dans son livre Pour une écologie de l’attention, le professeur de littérature Yves Citton relève des effets particulièrement importants de la prolifération du numérique sur nos régimes attentionnels:

[L]a numérisation de l’attention […] impose d’inévitables effets de standardisation, du fait qu’un flux de données ne peut circuler dans un vecteur qu’en se soumettant aux paramétrages et aux normes d’homogénéisation définis par son protocole. Durant les premières années d’existence de YouTube, on pouvait mettre (presque) tout et n’importe quoi en libre accès – pour autant qu’on le saucissonne en tranches de dix minutes. On peut communiquer n’importe quel type d’écrit à n’importe qui en tout point du monde – à condition de le saisir à travers un clavier (ce qui le rend graphologiquement muet) ou de le scanner (ce qui efface tout effet de relief dont était porteur le papier original). On peut transmettre n’importe quel type de musique en fichier mp3 – à condition de se soumettre à un taux de compression qui étouffe la vivacité des enregistrements de haute qualité. Un certain degré de standardisation (plus ou moins dommageable) est le prix à payer pour bénéficier de la facilité de transmission offerte par son vecteur.

Citton, 2014, 107-108

Le numérique apparaît, en ce sens, particulièrement contraignant, puisqu’il «pré-paramètre» notre perception du réel, limitant aussi les moyens d’agir sur lui. Il réduit l’horizon des possibles, enferme notre imaginaire dans un ensemble de paradigmes techniques, lesquels sont principalement dirigés par des logiques calculatoires qui favorisent la performance par-dessus d’autres critères (culturels ou artistiques par exemple).

Le fait que des formats, logiciels, protocoles, plateformes et plus généralement la numérisation de nos actions échappe à notre contrôle et à notre compréhension constitue un écueil structurel gigantesque – surtout lorsqu’il nous apparaît de moins en moins visible, de plus en plus transparent, voire «naturalisé».

Le passage par ces vecteurs impose – de façon rigidement mécanique et non plus seulement de façon souplement culturelle – la soumission à certains protocoles qui en sont la condition d’accès. Le pouvoir vectorialiste s’exerce au niveau fondamental (et très généralement caché) des choix de pré-paramétrage inhérents aux protocoles de grammatisation utilisés par les appareils. La sélection d’un certain taux d’échantillonnage (généralement conditionné par des calculs économiques orientés par le profit marchand) induit mécaniquement l’effacement de certaines nuances considérées comme négligeables – par qui? au nom de quoi? en fonction de quelles pertinences? de quelles sensibilités?

Citton, 2014, 107-108