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Du centre et de la marge

Dans un texte de 1972, les designers Robert Venturi, Denise Scott Brown et Steven Izenour amorcent une réflexion sur le symbolisme de la forme architecturale.

Ce n’est pas pas une innovation que d’approfondir sa compréhension à partir du banal: les beaux-arts prennent souvent la relève des arts populaires.

Par exemple:

Les architectes romantiques du dix-huitième siècle redécouvrirent une architecture rustique conventionnelle qui existait. Les premiers architectes modernes s’approprièrent sans beaucoup l’adapter un vocabulaire industriel conventionnel existant. Lee Corbusier aimait les silos à grain et les paquebots; le Bauhaus ressemblait à une usine; Mies [van der Rohe] épura des détails des aciéries américaines qu’il utilisa dans les bâtiments en béton.

Premier constat: le «centre» – d’après la notion de champ chez Bourdieu – n’invente pas tout, voire n’invente rien; les idées viennent soit de la marge, soit du passé.

Tout ce que la marge produit est virtuellement susceptible de contribuer au courant esthétique dominant. La pornographie, autrefois considérée par la société puritaine comme un véritable fléau, est utilisée par la publicité pour son cachet «radical»: malgré les protestations occasionnelles des ligues de vertu, une sexualité auparavant taboue s’étale sur les affiches et dans les magazines. Le seuil de tolérance du public est désormais situé à un niveau tel qu’il est simplement devenu presque impossible de choquer.

(Steven Heller, Tout le monde est alternatif, 2008)

Deuxième constat: avant de devenir dominante, une idée (qui n’est pas forcément nouvelle) passe nécessairement par un stade de marginalité (underground), avant d’être intégrée par la culture de masse (mainstream), dont la condition d’acceptation est la tolérance du public, variable notamment selon les mœurs et le degré d’exposition.

Comment devenir mainstream?

Heller dégage deux moyens: d’abord, en assurant sa propre promotion; mais surtout, en inventant son propre langage. C’est ce qu’ont fait notamment les chefs-d’œuvre dadaïstes, le futurisme ou le constructivisme.

Alors qu’on semble, dans la soupe post-postmoderniste de l’extrême-contemporain, avoir balancé la pendule dans toutes les directions, quel sens reste-t-il à inventer?